
Thierry Pouch, APCA, lettre économique janvier 2012
En dépit du développement des productions d’énergies renouvelables, l’inertie énergétique reste élevée dans les économies industrialisées et émergentes, en particulier dans le secteur des transports qui absorbe encore une part importante du pétrole produit dans le monde. C’est pourquoi les acteurs de l’économie, et notamment les agriculteurs, auront à conserver un œil attentif sur l’évolution du prix du baril de pétrole et donc de ses dérivés, dans les années à venir puisque c’est un poste souvent décisif qui entre dans le calcul des coûts de production. Alors que les principales matières premières agricoles ont terminé l’année sur un repli parfois assez net, le pétrole présente cette particularité de résister aux perspectives négatives affichées par les organismes de conjoncture en matière de croissance économique. Malgré les récessions qui s’annoncent ici ou là, du ralentissement prononcé de l’économie chinoise, le marché pétrolier demeure très tendu. On pouvait s’attendre en effet à une contraction de la demande impulsée par le retournement de la conjoncture dans la plupart des économies de la planète. À la fin du mois de décembre, le prix du baril « light sweet crude » a en réalité gagné plus de 6 dollars, franchissant le seuil symbolique des 100 dollars. Les prévisions indiquent d’ailleurs que le prix du baril se maintiendrait aux alentours de la centaine de dollars durant l’année 2012, se rapprochant du même coup du prix du Brent (108 dollars).
Comment expliquer ce paradoxe ? D’abord par des facteurs purement économiques, ensuite par des éléments de géopolitique, lesquels viennent se greffer de plus en plus sur le processus de formation des prix de l’énergie. S’agissant des premiers, il est manifeste que l’affaiblissement de l’économie chinoise ne la dissuade pas de poursuivre ses achats de pétrole, et son appétit de pétrole ne faiblit pas. Elle est suivie en cela par les autres pays émergents, comme l’Inde, qui accroissent également leur demande d’hydrocarbures. La demande mondiale devrait ainsi augmenter de quelque 1,5% en 2012 par rapport à 2011. Du côté de l’offre, on sait que les investissements pour dégager de nouvelles ressources pétrolières des gisements offshores, de plus en plus profonds, ou des schistes, doivent s’inten-sifier, et qu’ils sont particulièrement coûteux, exigeant une élévation du prix du baril pour les rentabiliser à moyen terme.
Mais à ces dimensions économiques stricto sensu s’ajou-tent désormais et de plus en plus des facteurs relevant de la géopolitique. Le printemps arabe a suscité quelques craintes du côté de la principale monarchie pétrolière, l’Arabie Saoudite, qui, redoutant une contagion des révolutions égyptiennes, tunisiennes et libyennes, a programmé un plan quinquennal d’investissements d’environ 140 milliards de dollars, portant principalement sur une hausse du salaire des fonctionnaires et sur des constructions de logements, afin de stériliser les impatiences de la population. Le pouvoir saoudien a donc puisé dans son budget pour financer ce plan et escompte du même coup une hausse du prix du pétrole pour le couvrir. Le plus inquiétant pour l’économie mondiale est l’attitude actuelle de l’Iran, qui, en réaction aux sanctions économiques que pourraient adopter l’Europe et les États-Unis, menace de fermer le détroit d’Ormuz par où transitent plus de 40% des exportations mondiales de pétrole. Toutes ces inconnues font que l’équation pétrolière devrait trouver sa solution dans un prix du baril élevé, voire davantage.
L’économie a sans doute ses lois, mais elles s’interpénè-trent avec l’état des relations internationales. Crise et tensions géopolitiques, voilà de quoi rendre passionnante mais dans le même temps inquiétante l’année 2012