

La collecte laitière française sur la campagne 2009-2010 a décroché dès le début par rapport à la campagne antérieure où les éleveurs étaient déjà en sous-réalisation. Ce retard de production chez nombre d’entre eux ne les a pas incités à mettre en œuvre des mesures visant à la réduction des volumes. C’est donc d’abord sur les coûts de production que les éleveurs ont tenté d’agir. La modification la plus notable au niveau de la conduite des laitières concerne le changement dans la nature des aliments avec le recours à des matières premières dans les mélanges fermiers en remplacement des concentrés composés du commerce. Un nombre important d’éleveurs enquêtés a adopté le tourteau de colza et a eu recours à ses propres céréales.
Un autre changement significatif concerne la baisse voire l’impasse que des éleveurs ont pu faire sur l’utilisation des engrais minéraux apportés sur les surfaces fourragères. Près d’un éleveur sur deux signale avoir réduit la fumure de fond sur tout ou partie de ses surfaces fourragères. Dans une moindre mesure, ils sont tout de même 38 % à déclarer avoir diminué l’utilisation de l’azote minéral.
Les services à l’élevage ont été affectés par la crise laitière. 20 % des éleveurs ont revu le contrôle des performances, le plus souvent dans le sens de l’allègement du service (moins de pesées, moins de conseil). 18 % des éleveurs ont réduit les dépenses d’insémination artificielle notamment par un recours accru à la monte naturelle. Enfin 16 % ont limité les dépenses sur les frais vétérinaires par plus de prévention et d’automédication.
Enfin avec la crise, beaucoup d’investissements en bâtiment, équipement et matériel ont été différés en attendant des jours meilleurs. On mesure ainsi que, quand l’élevage laitier est en crise, c’est un ensemble d’activités économiques en milieu rural qui se trouve aussi mise en difficulté.
| Pourcentage d’éleveurs concernés |
Changement de nature des concentrés | 33% |
Moins de concentrés | 20% |
Moins de P2O5 et K2O sur les surfaces fourragères | 46% |
Moins d’azote minéral sur les surfaces fourragères | 38% |
Limitation du contrôle de performance | 20% |
Limitation des frais d’insémination | 18% |
Limitation des frais vétérinaires | 16% |
Investissement matériel différé | 37% |
Investissements bâtiment-équipement différé | 26% |
Pour faire face à ces difficultés, les éleveurs ont pu en premier lieu mobiliser les réserves financières lorsqu’elles existaient ; ils ont aussi pour nombre d’entre eux diminué leurs prélèvements privés. Certains ont souscrit de nouveaux emprunts courts termes. Ils ont été nombreux à retenir les mesures du plan d’urgence proposé par le gouvernement (« prêt Sarkozy », report des cotisations sociales). Plus rarement, ils ont pu aussi renégocier les échéances de remboursement de leurs emprunts. Les ouvertures de crédits ou des allongements dans les délais de paiements des fournisseurs ont également été mis en œuvre. Quelques uns ont même dû décapitaliser au niveau de leur cheptel pour générer la trésorerie nécessaire à leur fonctionnement.
Dans cette étude nous avons comparé, à échantillon constant, les projections 2015 faites par les éleveurs à 2 années d’intervalle, en 2008 puis en 2010. Il s’avère en moyenne que les projections sont assez proches malgré des conjonctures très différentes. On note toutefois une légère augmentation de la taille des structures projetées : plus de lait produit, plus de vaches, plus de surfaces, plus d’animaux viande. Seule la composante main-d’œuvre semble avoir été revue à la baisse et plus particulièrement l’emploi salarié. Cela confirme que la productivité du travail devrait continuer à augmenter et que, malheureusement, le salariat est une variable d’ajustement en temps de crise ! La structure moyenne projetée de notre échantillon constant produirait plus de 500 000 litres par an avec 66 vaches laitières et 2.3 unités de main d’œuvre sur une surface de 128 ha dont la moitié serait dédiée à l’herbe et 19 ha au maïs fourrage. Ce sont les bassins disposant des plus grandes structures qui enregistrent les plus fortes croissances (Sud-ouest, Poitou-Charentes-Centre et Est). C’est aussi la confirmation des dynamiques laitières observées pendant ces dernières décennies qui opposent les bassins à vocation laitière et ceux où cette production est fragilisée. Dans les premiers la densité laitière est forte, les installations restent importantes et la restructuration s’y opère plus lentement que dans les bassins à faible densité laitière, où l’activité laitière est concurrencée par d’autres productions et avec une restructuration rapide. La campagne catastrophique 2009-2010 n’a pas détourné les éleveurs laitiers de leurs objectifs à long terme. Dans un contexte de crise, ils ont su une nouvelle fois mettre en œuvre rapidement des mesures susceptibles d’en atténuer l’impact économique. L’expérience de cette crise devrait amener les éleveurs à plus de prudence dans les investissements et plus de sécurité au niveau des trésoreries. Mais la pérennité de l’activité laitière nécessitera le retour rapide à des prix du lait plus rémunérateurs.

L’équipe des Réseaux d’Elevage Lait
Pour la Chambre d’Agriculture de Haute marne : Daniel COUEFFE
Pour l’Institut de l’Elevage : Dominique CAILLAUD