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Ecoutons les agriculteurs raisonner
enquête au coeur de l'agriculture d'aujourd'hui par Laurent Jézéquel,
reportages photos de LouisTirilly,
avec une préface  du philosophe Michel Serres,
aux Editions de l'Aube et Trocadéro
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Ce que j'ai à dire aux paysans
par Michel Serres. Né à Agen, le 1" septembre 1930, Michel Serres entre à l'École navale en 1949 et à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1952. Agrégation de philosophie en 1955. De 1956 à 1958, il sert comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale. Doctorat en 1968. Enseigne à Clermont-Ferrand, Vincennes, Paris-I et Stanford University.
Élu à l'Académie française, le 29 mars 1990, au fauteuil d'Edgar Faure (18' fauteuil).

   
Avant tout, je dis aux paysans que je les plains, sans la moindre condescendance. Ils font un métier difficile, encore plus difficile qu'il ne l'a été autrefois, même s'il est devenu aujourd'hui moins pénible, un des métiers les plus difficiles avec celui d'enseignant et celui de médecin. Ces trois-là oeuvrent sur le long terme, ils aident les humains à se forger un avenir. Cependant, ils agissent dans un monde manoeuvré par les hommes du court terme : le politique mobilisé par l'échéance électorale, le médiatique ébloui par l'actualité, le financier anxieux de prendre ses gains. Face à ces puissances, les paysans n'ont même plus l'avantage du nombre.
La fin de l'agriculture comme activité majoritaire
Jusque dans les années 1900, dans les pays analogues aux nôtres, une grande majorité de la population était occupée à des travaux agricoles ou à des travaux annexes. En l'an 2000, cette part de la population est tombée à 2,3 %. C'est probablement l'événement le plus considérable qui soit arrivé dans toute l'histoire de l'humanité, car il rompt avec un autre évènement de même ampleur qui a eu lieu, il y a des milliers d'années, au néolithique. L'humanité entière s'est alors adonnée à l'agriculture et à l'élevage. Ces activités sont devenues son occupation primordiale, au point que le mot « culture », qui a un sens humain global, provient tout simplement de l'agriculture. Nous sommes des gens cultivés parce que nous savons cultiver la terre. La fin de l'agriculture, comme activité majoritaire d'homo sapiens sapiens, est une immense révolution dont nous ne mesurons pas encore les effets aujourd'hui.
Les paysans à la reconquête de la terre
Le temps n'est plus où chacun, même s'il était citadin, avait un contact professionnel ou au moins familial avec le monde paysan. La disparition de ce lien commun, dans nos régions occidentales, favorise une ignorance massive.
N'entend-on pas des écologistes proclamer que la nature est le règne de l'équilibre alors que la loi de l'écologie, comme celle des équations de la chimie et de la biochimie, est le déséquilibre permanent? Qui sait que pour donner du lait, une vache doit avoir un veau ? Un jour, j'ai révélé à une petite écolière que les vaches ont naturellement des cornes mais que l'usage actuel était de les rogner. Elle en a parlé à son institutrice qui m'a accusé de dénigrer son autorité et a dénoncé mon erreur : les cornes seraient l'attribut viril exclusif du taureau ! En plus de leurs travaux déjà innombrables, les paysans d'aujourd'hui se trouvent chargés d'une nouvelle responsabilité, celle d'enseigner la nature à tous ceux qui s'en trouvent séparés, de leur apprendre ce qui demeure essentiel: l'origine des aliments. Ils le font très bien quand ils vont vers les citadins, comme lors de la moisson sur les Champs-Élysées, pour leur exposer leurs pratiques.
Dans cette entreprise de reconquête du monde, ils peuvent s'inspirer de leur expérience ancestrale. De toujours l'agriculture, activité locale par définition, s'est attachée à investir le mondial. Parmi de multiples exemples, en voici deux cueillis dans mon terroir: le pruneau séché d'Agen a été inventé pour pouvoir être exporté et le brugnon a été créé pour se substituer à la pêche qui voyageait mal. Cette volonté de relier la terre cultivée à la terre entière s'exprime depuis longtemps dans la devise de l'Académie des vins de Bordeaux : Hic uva, ubique nomen, ma vigne est ici, mon nom est partout.
C'est en osant faire une application massive de découvertes techniques et scientifiques que les agriculteurs ont assuré à leur activité, pendant des millénaires, une croissance mondiale. Aujourd'hui, ils ont à affronter la méfiance, également massive, dont la science est devenue l'objet.
C'est par le savoir que se trouvent les solutions
La crise majeure, profonde, des rapports entre science et société a sans doute commencé avec le Manhattan Project, lorsque les grands ténors de la physique atomique se sont réunis dans un désert américain pour préparer la bombe atomique aux conséquences catastrophiques. Depuis, les accidents ou les événements négatifs provenant de la recherche ont commencé à inquiéter la conscience universelle : non seulement la bombe atomique, mais des accidents comme Seveso ou les manipulations génétiques. Peu à peu, nous avons abouti à l'idée d'une éthique et d'une déontologie des sciences. Des comités d'éthique nationaux et locaux se sont constitués, en particulier en ce qui concerne la médecine et la pharmacie.
Cependant, aujourd'hui, les critiques envers la science ont atteint un niveau qui paraît excessif. À tel point qu'on assiste à une crise majeure du recrutement dans les facultés des sciences. Elle a commencé aux États-Unis, il y a douze à quinze ans, et elle frappe aujourd'hui de plein fouet les sociétés européennes, notamment l'Allemagne, l'Italie, et surtout la France. Il est étonnant de constater, dans le pays de Condorcet et de Jules Verne, cette perte de confiance de nos contemporains dans la science.
Personnellement, je crois encore en la science. Je suis persuadé que c' est par le savoir que se trouvent les solutions à nos problèmes. Les statistiques en apportent l'illustration : les pays réellement en voie d'émergence sont ceux qui ont - quelquefois depuis deux générations, tels le Brésil et l'Inde - investi massivement dans la pédagogie, dans l'enseignement et dans la recherche scientifique. Dans nos contrées occidentales, c'est un redoublement des efforts de la recherche scientifique et de la pédagogie qui apporte, dès aujourd'hui, à l'agriculture les moyens de mieux maîtriser l'usage des produits de la chimie de synthèse. Mais il faut du temps pour que l'efficacité des pratiques raisonnées puisse être observée sur le terrain. La maîtrise de la maîtrise, elle aussi, ne peut s'exercer que sur le long terme et les marchands d'angoisse sont des gens trop pressés.
De la maîtrise de la sélection à celle de la mutation
Un agriculteur, c'est avant tout un spécialiste de la sélection. Il s'intéresse maintenant à un autre phénomène dont Darwin n'a pas pu tenir compte puisque la découverte en a été faite après lui : la mutation. De quoi s'agit-il ? Sur la chaîne des gènes, la mutation change tout d'un coup la série et forme un nouvel individu, une nouvelle espèce, que la pression de la sélection filtrera par la suite. Nous avons donc appris que la vie n'était rien d'autre que la sélection conjuguée à la mutation. Au néolithique, l'homme a inventé la sélection. Aujourd'hui, dans les laboratoires, les biochimistes tentent de maîtriser la mutation. Ainsi, la biotechnique, science moderne, n'est rien d'autre que la maîtrise de la sélection et de la mutation. D'une certaine manière, l' agriculture s'est éteinte vers l'an 2000 comme occupation générale de l'humanité ; et d'un seul coup, elle s'est concentrée de manière extraordinaire sur la mutation.
Or je m'interroge précisément sur ce qu'on appelle les manipulations génétiques, les OGM. Du point de vue de histoire de l'humanité, la maîtrise de la mutation, qui est tout à fait nouvelle et qui nous inquiète, voire nous angoisse à juste titre, s'inscrit dans la ligne naturelle de l'évolution de l'agriculture. Si l'agriculture consiste réellement à maîtriser la sélection, elle devient aujourd'hui également maîtrise de la mutation. Bien entendu, il faut être vigilant, se méfier. Oui, les manipulations génétiques doivent être sujettes à des moratoires. Mais d'une certaine façon, elles vont dans le droit fil de la maîtrise humaine des questions concernant la vie. Nous avons maîtrisé la sélection, à nos risques et périls. Les débuts de l'agriculture n'ont pas été un lit de roses ! Les premiers troupeaux qui ont envahi progressivement l'Europe ont véhiculé avec eux des microbes encore inconnus dans cette région du monde, qui ont été sûrement à l'origine des terribles épidémies de cette époque. Si l'on avait alors appliqué le principe de précaution, il n'y aurait pas eu d'élevage.
Le vrai danger pour l'agriculteur et le chercheur
Ce qui me fait le plus peur dans l'avenir, ce n'est pas le transgénique, c'est l'appropriation du savoir, le brevet sur le vivant: celui qui le détiendra aura le pouvoir. Lorsqu'on s'aperçoit qu'un produit ou un processus est mauvais, on peut toujours le corriger, mais lorsque quelqu'un s'approprie un brevet, on n'a plus la maîtrise. La vraie question, c'est donc celle de l'appropriation. Quand le savoir devient propriété privée, le paysan et le chercheur ne sont plus en mesure d'exercer pleinement leur activité.
Le faux et le vrai problèmes de la biodiversité
Si je plaide en faveur de la biodiversité, je pose aussi des questions. Que font les agriculteurs lorsqu'ils labourent? Ils tuent des espèces ! Le but d'une pièce labourée, c'est précisément de porter sur un ou dix hectares une seule espèce. Le pâturage, c'est livrer à une seule espèce \emdash  par exemple des bovins \emdash , dans une prairie déterminée, une seule espèce d'herbe, ou deux ou trois.
L'agriculture, c'est la mort de la biodiversité. C'est le cas également de la médecine ou la pharmacie. Quel est l'objectif des antibiotiques, sinon de détruire un certain type d'espèces de bactéries, qui sont en train d'envahir l'organisme ? Oui, il faut garder le plus possible de variétés. Oui, il faut protéger à tout prix les espèces menacées. Mais comme nous sortons d'une histoire où la biodiversité ne représentait pas un problème, l'affaire est loin d'être simple. Aujourd'hui, on essaie de trouver des remèdes qui permettraient de ne pas attaquer directement le microbe ou la bactérie, mais de les faire rentrer au contraire en symbiose avec notre propre organisme. Parce qu'au fond, la plupart des bactéries qui participent aujourd'hui à notre digestion sont des symbiotes descendant des parasites qui ont tué nos ancêtres. On pourrait sûrement travailler en ce sens également en agriculture. On est déjà sur ce chemin avec l'utilisation d'insectes auxiliaires qui modèrent les populations d'insectes ravageurs.
Quel avenir pour l'agriculture ?
Six milliards d'êtres humains, c'est une grandeur dont on ne sait pas encore mesurer la portée. Tous les paramètres dont il est habituellement tenu compte pour faire des prévisions sont à réviser. Déjà six milliards de bouches à nourrir sainement et beaucoup plus demain !Y aura-t-il encore des paysans pour le faire et quelle sorte de paysans ? Personne aujourd'hui ne peut le dire. Mais chacun est convié à y réfléchir. À ceux qui refuseraient ce conseil j'en rappelle un autre : s'ils méprisent l'intellect, qu'ils essaient l'ignorance.
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Famille Collin
GAEC de Grivée, Colombey-lès-Choiseul, Haute-Marne.
À l'aller, de Chaumont à Colombey-lès-Choiseul, j'avais l'impression d'avoir devant moi un plateau sans relief. Au retour, j'ai vu l'horizon barré par les fameuses côtes, ces falaises créées par l'érosion, qui forment une série d'arcs de cercles concentriques sur cette marge du Bassin parisien.
En arrivant à la ferme de Grivée, je fais connaissance avec Philippe Collin et les siens : son fils - le petit Samuel -, son épouse, son père et sa mère, son oncle et sa tante, son cousin Jérôme, sans oublier l'arrière-grand-père et l'arrière-grand-mère de Samuel. Les deux générations intermédiaires forment le GAEC, même si le père a pris, administrativement, sa retraite et si l'oncle est sur le point d'en faire autant. Voilà un nombre conséquent de bouches à nourrir. Par ici, l'énergie ne doit manquer à personne, ni la volonté à Philippe qui désormais mène le clan. En plus de son implication dans toutes les activités de la ferme, l'agriculteur gère la comptabilité et la traçabilité, exerce des responsabilités au Centre départemental de comptabilité et d'économie rurale, ainsi que dans une CUMA. Chapeau l'artiste ! Pour s'en sortir, il mobilise en permanence une créativité évidente. La tient-il de cet aïeul, ouvrier, fierté de la famille, qui fut l'inventeur de la pince à sucre ?
Sous les aides, le travail
Philippe le reconnaît tout net : "Les aides constituent 100 % de nos revenus." Avec les 135 000 euros d'aides, le GAEC doit vivre : hommes, femmes, enfants et personnes âgées. Jean-Pierre, le père, commente en souriant : "Nous sommes des chasseurs de primes." Mais c'est là cynisme de façade pour épater l'étranger. Les Collin sont paysans dans l'âme, amoureux de leur terre et passionnés par leur travail. Comment sauver la qualité de leurs productions et de leur existence même, dans un système imposé par la politique d'État ? C'est la question. Comment affirmer leur fierté de Collin, occultée par l'économie des aides ? C'est leur souci intime. Jusqu'à présent, ils n'ont pu faire autrement que consacrer la totalité du produit de leurs ventes à payer leurs charges d'exploitation - les aides constituant leur seul "bénéfice". Leur objectif est de renverser la situation : financer la production avec les aides et récupérer le fruit de leur travail. Ils comptent sur leurs propres forces. Quatre chefs d'exploitation pour 280 hectares de surface agricole utile (SAU) et plusieurs centaines de bovins. Point de salariés. Les femmes assurent la traite. Cependant, de jour en jour, le tableau change. Bientôt, il n'y aura plus que deux actifs à la ferme. La femme de Philippe travaille en ville, Jérôme n'est pas marié. La tribu place ses espoirs sur la légendaire ingéniosité familiale. Il est surprenant de constater qu'après des années d'agriculture aidée, le sens traditionnel du paysan pour le commerce reste intact. Philippe montre un talent certain pour ce qu'on appelle en langage technocratique "le développement".
Géostratégie locale
Je suis arrivé un peu avant midi. L'entretien a lieu dans la maison des parents qui reste le quartier général du GAEC. Philippe est parfois appelé dehors pour donner quelque instruction, ou en recevoir. Lorsque je me trouve désoeuvré, l'arrière-grand-père tente aimablement d'entamer la conversation avec moi. L'arrière-grand-mère sort de sa chambre. C'est, semble-t-il, le signal qu'il faut passer à table. Durant le repas, toute la famille oeuvre à l'information du journaliste.
Avant de me présenter l'exploitation, Philippe me communique quelques notions de géographie humaine locale d'importance stratégique. L'exploitation est située à cheval sur deux départements, la Haute-Marne et les Vosges, c'est-à-dire sur deux régions : Champagne-Ardenne et Lorraine. La zone est en train d'être intégrée au réseau européen de sites naturels protégés, Natura 2000. Les limites exactes sont en discussion et les cahiers des charges en train d'être élaborés. Par ailleurs, sur la commune de Colombey-lès-Choiseul, une plate-forme logistique de 60 hectares va être créée, la plus grande de l'Est de la France : "On n'ose pas trop croire aux chiffres commente Philippe, parce qu'on est dans le désert. Mille cinq cents emplois annoncés alors que notre canton, avec ses seize communes, compte deux mille habitants." La base va rogner une petite partie des terres de Grivée. Les deux projets apparemment contradictoires provoquent beaucoup de débats. Mais les deux aboutiront, sans doute. Philippe se réjouit des perspectives d'activité qui s'ouvrent pour sa commune. Mais il s'attache surtout à évaluer les potentialités de valorisation, offertes aux agriculteurs par Natura 2000.
| Forme juridique : GAEC de Grivée |
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| Effectifs : 6 plein temps |
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| Superficie de l'exploitation : 280 ha dont 180 ha drainés |
| 140 ha de prairies |
| 42 ha de maïs |
| 36 ha de blé |
| 25 ha de blé panifiable vendu directement à un meunier. |
| 15 ha d'orge |
| 15 ha de colza |
| 15 ha de poids pour l'oisellerie |
| 10 ha de jachère |
| 8 ha de trèfle semence |
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| 85 vaches laitières : 9 000 kg/vache |
| 82 génisses |
| 100 boeufs |
| 140 vaches à l'engraissement Contrat Carrefour |
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| Chiffre d'affaires : 650 000 € |
| Total primes et aides : 350 €/ha |
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| Territoire agricole : terre arable non irriguée |
| Altitude : 400 m |
| Type de sols : Argilo-limoneux |
| Climat : Rude |
Inventeurs de débouchés
Les Collin vendent une partie de leur blé à un meunier des Vosges qui fait une farine spéciale, dite Fleur de Lorraine. L'industriel n'accepte que la production que le GAEC tire de ses terres lorraines. « Il est venu un jour, a analysé notre grain. Deux semaines après, il téléphone : "Votre blé, je vous le prends à 150 euros." je marque un temps de silence au téléphone. Il me demande : "Vous
voulez plus ?"j'ai éclaté de rire. À la coopérative, ils nous le prenaient pour moins de 100 €."
Le meunier achète aussi aux Collin leur "améliorant"», un blé riche en protéines qui est utilisé en mélange avec des blés ordinaires pour faire la bonne farine. Il veut aujourd'hui profiter de leur qualification "agriculture raisonnée"» pour leur faire produire une variété spéciale, le Camp Rémy, qui n'a pas besoin d'amélioration.
Sur ses 61 hectares de blé, le GAEC en consacre 45 au meunier vosgien.
Pour le restant, Philippe a trouvé un deuxième débouché : un "stockeur", créé organisme par une quarantaine d'agriculteurs de Bar-le-Duc. Les Collin livrent le blé, à leur frais. Le prix leur est annoncé à l'avance. L'organisme prélève une commission et en restitue la moitié, une fois ses frais payés. La démarche est plus avantageuse pour les producteurs que ce que proposerait une coopérative. « Si on allait à la coop, on aurait un acompte, dit l'agriculteur, et on ne saurait pas à quel prix ils le vendraient. Ils nous donneraient peut-être un supplément ensuite, ou peut-être pas.Alors que là, l'organisme stockeur nous annonce le cours et nous restitue le maximum. Quant au meunier, il nous propose son prix, on lui fournit de la qualité et on est mieux payé. »
Les Collin ont conclu ces accords sans signer de contrat. À la confiance. Pour toute garantie, ils offrent la démonstration de leur aptitude à la qualité. Même chose pour le foin qu'ils vendent à un négociant. "Ses clients sont les haras haut de gamme, raconte Philippe, ceux de l'Aga Khan ou des émirats. jusqu'à présent, il achetait uniquement le juin AOC de la Crau. Il s'intéresse à notre foin du Bassigny qui pousse en zone Natura 2000, et va le présenter à Deauville. Il nous l'achète 76 euros la tonne, c'est presque le prix moyen du blé."
Outre ces cultures de niche, le GAEC produit de l'orge et de l'avoine, du maïs pour l'ensilage et le grain, de la moutarde pour le couvert végétal. À cette panoplie s'ajoutent des cultures à forte valeur ajoutée - et non aidées - : petits pois, féveroles et multiplication de semences.
Épandages, bande Limaux et lutte biologique
Les sols de la région ne conviendraient pas pour faire du maraîchage, sans être pauvres pour autant. "Ce ne sont pas des terres noires, niais assez foncées, avec plusieurs tons de gris. Le nom de Grivée vient peut-être de là." Les besoins en fertilisant sont modestes et les apports à modérer. La région est classée "zone vulnérable" : tous les agriculteurs, qualifiés ou non, sont obligés d'établir un plan prévisionnel de fumure dont l'application est contrôlée de près. L'étable produit du fumier mais aussi du lisier, car les vaches laitières et les génisses sont élevées sur caillebotis. Le fumier est épandu sur les prairies et les cultures. Cible principale, la moutarde, qui peut atteindre jusqu'à 1,20 m de haut. Elle fixe l'azote avant l'hiver et le restitue pour la culture suivante. Le lisier est répandu sur les parcelles réservées à la culture du blé. Le fertilisant organique libère de grandes quantités d'azote, ce qui donne une céréale à forte teneur en protéines.
Pour évaluer les besoins du blé en engrais, les Collin ont abandonné les méthodes classiques de l'analyse de jus de tige : "Ce n'est pas à la portée de tout le monde, il faudrait être chimiste", se moque Philippe. La technique de la bande Limaux leur paraît beaucoup plus simple et efficace. Après avoir ensemencé son champ, l'agriculteur repasse son semoir sur trois largeurs, dans le sens perpendiculaire. Sur cette bande, il y aura deux fois plus de pousses. "Au printemps, explique Philippe, si le blé a faim, il commencera à jaunir à cet endroit. On pourra attendre encore huit jours pour fertiliser, sans pénaliser la parcelle."
En matière de traitement, sur les champs de Grivée, on applique spontanément les méthodes de la lutte biologique. Des assolements bien conçus cassent les cycles de reproduction des nuisibles. "Un blé sur pois - c'est-à-dire après des pois - sera nettement plus sain qu'un blé sur blé", m'enseigne Philippe. Les gens du GAEC jouent aussi de l'interaction entre cultures. Si un champ de maïs est atteint par les pucerons, on peut s'attendre à une prolifération des coccinelles : le champ de blé d'à-côté sera ainsi naturellement protégé et n'aura pas à être traité. La petite taille des parcelles favorise cette technique de protection croisée. "À côté d'une culture, dit Philippe, il y a toujours une prairie ou une autre culture. Cela a intéressé les marques de semences. Chez nous, les risques d'interférence génétique entre les variétés sont très faibles."
La difficulté de raisonner un élevage
Tout ce que m'a expliqué Philippe à bâtons rompus, il le restitue, l'après-midi, dans un exposé parfaitement construit, devant un aéropage de visiteurs : des personnes de différents services territoriaux, venues s'informer des réalités de l'agriculture raisonnée. La conférence a lieu dans une grange à foin. Il fait très froid. Heureusement, nous passons bientôt à l'étable où la présence des vaches nous réchauffe. La séance terminée, Philippe reprend l'instruction du journaliste. Il se montre quand même plus spontané dans la conversation libre.
" En dehors des productions de niche, ce n'est pas évident de pratiquer l'agriculture raisonnée, surtout en matière d'élevage." Philippe Collin ne parle pas là du référentiel : le GAEC en suit scrupuleusement tous les points. Il a bien conscience du fait que la charte de bonnes pratiques d'élevage est presque aussi exigeante. Mais une question d'éthique se pose : " La laiterie, observe l'agriculteur, fait confiance aux organismes contrôleurs. Mais est-ce qu'il y a vraiment des contrôles ? Adhérer à la charte des bonnes pratiques, c'est un engagement sur l'honneur. En agriculture raisonnée, notre qualification nous impose les exigences et l'auditeur vient voir sur place."
Les Collin vivent la vie de tous les éleveurs, faite de contraintes continuelles. Avec la laiterie, les relations sont toujours perverties par la pression commerciale. "À l'étable, la moindre négligence et un veau peut mal démarrer sa croissance, une vache attraper une infection", insiste Philippe.
Ces propos ordinaires ont leur portée particulière. Le petit Samuel a dû être soigné pour un syndrome hémolytique, maladie susceptible de provoquer de graves insuffisances rénales. L'agent pathogène est un Escherichia Coli : le bacille peut être aussi bien présent dans un hamburger servi à la cantine que dans l'eau de la rivière. La question du mode de contamination taraude silencieusement.
Les limites de la prairie
Le troupeau du GAEC de Grivée compte environ une centaine de vaches laitières, presque autant de génisses, une centaine de taurillons, quelques dizaines de boeufs et plus d'une centaines de vaches à l'engraissement. La surface de prairie est de 140 hectares. Philippe Collin met en garde : "Faire du lait à l'herbe, c'est pour nous une catastrophe. Après six mois d'hiver, nos prairies sont trempées. Au printemps, nous sortons les vaches mais, s'il se met à pleuvoir, elles défoncent le pré." Leur herbe, les Collin la valorisent principalement en la vendant à bon prix au pourvoyeur des haras. Ils en stockent une partie avec les fourrages, qui constituent le principal de la nourriture des vaches. Cela leur impose d'avoir de vastes granges, d'entretien coûteux, qui s'ajoutent aux impressionnants bâtiments où sont entreposés le fumier et le lisier.
" Et pourtant, même sans mettre les vaches à l'herbe, se félicite Philippe Collin, nous arrivons à faire un lait économe." Pour remonter le bilan de l'activité laitière, il a signé un Contrat territorial exploitation sur les prairies. Engagements : diminuer drastiquement les apports d'engrais et limiter le chargement - le nombre de vaches paissant sur un hectare - à moins de 1,6. La prime liée à ce CTE est d'environ 150 euros à l'hectare.
Le revenu du lait
C'est la qualité qui fait le prix du lait. Elle est déterminée par le taux de micro-organismes indésirables (leucocytes morts signalant une infection, cellules de la mamelle indiquant une mammite, germes divers), le taux de matière grasse - devant être conséquent si la laiterie ne fait pas de produits allégés - et le taux de protéines (la caséine qui sert à faire le fromage).
Les revenus de la vente du lait sont améliorés par l'aide laitière instaurée par la nouvelle politique agricole commune (PAC) : 35 euros pour 1 000 litres. Des laiteries auraient " anticipé" depuis plusieurs années - c'est-à-dire effacé l'aide - en baissant progressivement leur prix d'achat : "On est revenu au niveau de 1992. Comme nous faisons 2 000 litres à l'hectare, se console Philippe Collin, nous aurons 70 euros d'aide laitière à l'hectare qui vont s'ajouter à nos 273 euros à l'hectare de droits à paiement unique que nous garantissent, en principe, nos cultures et nos bovins. Nous allons tourner à 340 euros, alors que la moyenne départementale est à 190." Sur ce constat positif, l'éleveur ne peut s'empêcher de verser une goutte de lucidité amère : "Nous avons un quota de 610 000 litres, nous percevrons donc 610 fois 35 euros en aides. Et cela, même si nous ne produisons plus une goutte de lait." En effet, la nouvelle PAC délie le droit aux aides de toute obligation de produire. Nous voilà bien loin de l'agriculture raisonnée et peut-être loin de toute raison.
Petits soins et grand bien-être
Philippe préfère me parler de quelques-unes des méthodes d'élevage utilisées à la ferme. Il insiste sur l'atelier des veaux. La pratique du vêlage groupé ( toutes les vaches vêlant à la même période ) est avantageuse. Une seule personne s'occupe de la marmaille bovine et ce n'est pas celle qui est en charge de la traite. "Elle doit avoir la tête fraîche, bien se concentrer sur son travail. Cet atelier est le plus sensible. Un petit truc et ça dérape au niveau vétérinaire." Les Collin méditent des innovations pour leur nursery. Au lieu de nourrir les veaux au lait, pourquoi pas au yaourt ? Le lait peut contenir des antibiotiques transmis par la vache, qui vont devenir inefficaces contre les maladies du veau. Au contraire, le yaourt apporte des bactéries qui peuvent aider à combattre les germes pathogènes. Pour l'instant, les veaux sont nourris au lait en poudre. Le père s'amuse à commenter : "Si tous les éleveurs faisaient pareil, on n'aurait pas de surproduction de lait et le prix se maintiendrait.
Après la diététique, un peu de phytothérapie. Par temps humide et froid, les rhumes et autres petits bobos peuvent se développer dans la nursery : le chargé des veaux vaporise alors des huiles de thym et d'eucalyptus. Voilà quelques preuves originales de bons traitements des animaux qui ne pourront jamais être comptabilisés, ni valoir pour l'attribution d'une prime.
Au dernier instant de ma visite, Philippe Collin semble craindre, bien à tort, d'avoir donné de ceux de Grivée une image d'agriculteurs purement gestionnaires : "C'est dommage qu'il y ait l'argent, s'exclame-t-il. Quel plus beau métier que de se lever le matin pour aider un petit veau à naître, donner à boire aux bêtes, aller semer le blé, regarder pousser. Beaucoup d'agriculteurs continuent parce qu'il y a un peu d'argent à la clé, alors qu'ils devraient continuer parce que ça leur plait"