L’Ukraine et son agriculture font trembler l’Europe, Bénédicte CARMAGNOLLE, Pôle économie et politiques agricoles, APCA
Historiquement, les parts de marché des cinq grands exportateurs céréaliers (États-Unis, Union Européenne, Canada, Australie et Argentine) représentaient près de 90 % du total. Mais depuis le début des années 2000, le développement rapide du marché de « la Mer Noire » dont les piliers sont la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan, permet à ces derniers de devenir des concurrents redoutés et redoutables. Les cinq principaux exportateurs ont perdu 20 % de leurs parts de marché en dix ans. Selon le département de l’agriculture américain (USDA), l’Ukraine est devenue le 5e exportateur mondial de céréales, détenant 10 % du marché en 2009, après les États-Unis, le Canada, la Russie et l’Australie, détrônant ainsi l’UE et l’Argentine. Sans compter qu’en quelques années, le pays s’est également affiché comme premier exportateur d’huile et de graines de tournesol et réitère cette performance avec le colza pour répondre à la demande européenne en agrocarburants.
Alors que la Politique Agricole Commune (PAC) doit faire l’objet d’une nouvelle réforme en 2013, l’UE et notamment la France – premier pays agricole européen – tentent de rester compétitives malgré les multiples prérogatives que possède l’Ukraine : terres fertiles, main-d’œuvre qualifiée et peu coûteuse, avantages fiscaux.... D’aucuns se demandent si l’UE pourra préserver ses intérêts dans de telles conditions. Selon un article paru récemment dans le journal économique « La Tribune », elle devrait se réorienter sur de très grandes surfaces ou se réinventer en privilégiant la chimie verte. Coup de bluff ou réalité ? Jusqu’à quel point l’Ukraine constitue-t-elle une menace ?
A la suite de son indépendance, le pays a dû réorganiser son économie passant d’une économie centralement planifiée à une économie de marché. L’éclatement du bloc soviétique et par là même la déstructuration du marché entre les anciennes Républiques soviétiques ont eu de lourdes conséquences sur la production provoquant la chute du PIB. En peu de temps, l’agriculture connut une décapitalisation exceptionnelle. L’utilisation d’engrais diminua de 85 % pendant dix ans, provoquant ainsi la baisse de près de 50 % de la production céréalière entre 1991 et 1999. Il faut attendre 1994 pour que des réformes plus rigoureuses soient mises en place pour relancer l’économie et permettre à certains entrepreneurs d’accéder au capital grâce aux prêts bonifiés, aux prix garantis et incitatifs et à la privatisation des terres. L’Ukraine entre alors dans une grande période de croissance (+ 8 % du PIB en moyenne par an), laquelle s’arrête en 2008 en raison de la crise économique et financière que nous connaissons aujourd’hui. Cette crise a sévèrement touché le pays qui n’a pas pu compter sur ses exportations pour atténuer l’impact du tarissement des ressources financières. En 2009, le PIB s’effondre de 15 %, le chômage augmente et les revenus des ménages diminuent. Cette crise est la démonstration des faiblesses du pays imputables notamment à sa fragilité financière.
Néanmoins, alors que l’industrie s’est écroulée, le secteur agricole est moins touché par la crise, permettant à l’Ukraine de se maintenir à flots. Ce secteur constitue en effet l’un des trois principaux avantages comparatifs de l’Ukraine avec la sidérurgie en déclin et le secteur agroalimentaire (graphique 2). Bien que la part de l’agriculture dans l’économie soit deux fois moins importante qu’à l’époque de la domination russe, elle contribue tout de même à près de 10 % du PIB contre 2 % en France. Non contente de profiter de 40 % des terres noires mondiales, les tchernozems, l’Ukraine possède un très grand potentiel agricole jusqu’alors sous utilisé. Le territoire compte 41,3 millions d’hectares de surface agricole utile (SAU) soit 68 % de la surface totale couverte à 85 % de tchernozems. Les terres arables se répartissent sur 54 % du territoire soit 80 % de la surface agricole mais 20 à 30 % de ces terres sont encore en friche et un autre tiers est considéré sous exploité, laissant entrevoir la possibilité d’augmenter les capacités de production.


A la suite de son indépendance, le pays a dû réorganiser son économie passant d’une économie centralement planifiée à une économie de marché. L’éclatement du bloc soviétique et par là même la déstructuration du marché entre les anciennes Républiques soviétiques ont eu de lourdes conséquences sur la production provoquant la chute du PIB. En peu de temps, l’agriculture connut une décapitalisation exceptionnelle. L’utilisation d’engrais diminua de 85 % pendant dix ans, provoquant ainsi la baisse de près de 50 % de la production céréalière entre 1991 et 1999. Il faut attendre 1994 pour que des réformes plus rigoureuses soient mises en place pour relancer l’économie et permettre à certains entrepreneurs d’accéder au capital grâce aux prêts bonifiés, aux prix garantis et incitatifs et à la privatisation des terres. L’Ukraine entre alors dans une grande période de croissance (+ 8 % du PIB en moyenne par an), laquelle s’arrête en 2008 en raison de la crise économique et financière que nous connaissons aujourd’hui. Cette crise a sévèrement touché le pays qui n’a pas pu compter sur ses exportations pour atténuer l’impact du tarissement des ressources financières. En 2009, le PIB s’effondre de 15 %, le chômage augmente et les revenus des ménages diminuent. Cette crise est la démonstration des faiblesses du pays imputables notamment à sa fragilité financière.
Néanmoins, alors que l’industrie s’est écroulée, le secteur agricole est moins touché par la crise, permettant à l’Ukraine de se maintenir à flots. Ce secteur constitue en effet l’un des trois principaux avantages comparatifs de l’Ukraine avec la sidérurgie en déclin et le secteur agroalimentaire. Bien que la part de l’agriculture dans l’économie soit deux fois moins importante qu’à l’époque de la domination russe, elle contribue tout de même à près de 10 % du PIB contre 2 % en France. Non contente de profiter de 40 % des terres noires mondiales, les tchernozems, l’Ukraine possède un très grand potentiel agricole jusqu’alors sous utilisé. Le territoire compte 41,3 millions d’hectares de surface agricole utile (SAU) soit 68 % de la surface totale couverte à 85 % de tchernozems. Les terres arables se répartissent sur 54 % du territoire soit 80 % de la surface agricole mais 20 à 30 % de ces terres sont encore en friche et un autre tiers est considéré sous exploité, laissant entrevoir la possibilité d’augmenter les capacités de production.


La perte soudaine des subventions à la suite de la chute du bloc soviétique a également induit la baisse des rendements céréaliers et oléagineux. Le déficit de trésorerie des exploitations dû à l’absence de fonds pour investir dans le capital et à la difficulté d’obtenir des crédits ont empêché les agriculteurs ukrainiens d’acheter des engrais et des produits phytosanitaires, et de renouveler le matériel agricole. Aujourd’hui 80 % du parc agricole sont considérés comme obsolètes. Grâce aux conditions climatiques favorables, à la fertilité exceptionnelle de la terre et à l’amélioration des pratiques de gestion agricole, les rendements sont à peu près revenus à leur niveau initial (70 %) mais restent encore bien inférieurs aux rendements des agriculteurs français. Selon les données de la FAO, alors que les rendements moyens en céréales français tournent autour de 65-70 q/ha, ceux de l’Ukraine n’atteignent que 20 voire 30 quintaux à l’hectare, exception faite de 2008 où ils se sont élevés à 35 q/ha. Les rendements en oléagineux suivent une tendance similaire. Ils varient en Ukraine de 4 à 6 q/ha alors qu’en France ils peuvent atteindre 12 q/ha (graphiques 3 et 4). Les politiques agraires instaurées ont pour objectif de doubler ces rendements moyens même si, pour le moment, seules les meilleures exploitations peuvent rivaliser avec les bonnes exploitations européennes.
Bien que le mouvement de modernisation de l’agriculture ait été lancé par le gouvernement, le retard technique freine encore les productions ukrainiennes et crée du même coup une forte compétition entre les fermes agricoles ayant peu de capitaux pour investir dans de nouveaux matériaux et les grandes entreprises mieux équipées. De plus, les défaillances des infrastructures de stockage ne favorisent pas le développement des exportations ukrainiennes. 50 % des silos ne sont pas opérationnels et seulement une poignée d’entre eux permettent le suivi des produits. Il n’est pas rare que les récoltes soient stockées dans des porcheries ou étables désaffectées dans des conditions précaires compromettant leur qualité. Sur les 50 000 entreprises existantes (sans compter les 5 millions de fermes unipersonnelles) seules 8 500 possèderaient les fonds nécessaires pour se moderniser et être compétitive. L’avenir des millions d’exploitations de lopins ou familiales vivant sur les acquis de l’époque soviétique pas ou peu reconnues par le gouvernement est incertain. Elles ne pourront pas toutes survivre à la pression des grandes entreprises autonomes et rentables financièrement. Il faut s’attendre dans un futur proche à les voir disparaître comme beaucoup d’exploitations ont disparu en France.
Malgré ces difficultés, les experts sont confiants et prédisent que les capacités de production et d’exportation pourront être doublées voire triplées dans les quinze ans à venir. Si leurs prédictions s’appliquaient à l’ensemble des terres arables de la nouvelle Corn Belt de l’Est (150 millions d’hectares), l’Ukraine, la Russie et le Kazakhstan pourraient alors fournir 900 millions de tonnes de grains (100 millions de tonnes pour l’Ukraine) sur une base de rendements de 6 t/ha. Cependant ni les structures d’exploitations, ni la logistique céréalière, ni le marché actuel ne souscrivent à une telle production. Par conséquent, la production céréalière de l’Ukraine dépasserait celle de la France actuellement de 70 millions de tonnes. En termes d’équivalent-céréales, cela permettrait de nourrir 100 millions d’individus. Cette capacité de pouvoir encore développer ses productions et ses exportations renforce le rôle clé que l’Ukraine pourrait jouer dans un futur proche.
La marge de manœuvre du pays semble effectivement très importante mais dépend de la solidité financière des entreprises agricoles, de la gestion des terres et des mesures de politique agricole qui seront prises par le gouvernement. Celles-ci s’alignent progressivement sur l’OMC depuis son entrée dans l’organisation en mai 2008. Cette ouverture vers l’international intervient au moment où le besoin de développer les exportations se fait sentir afin de gérer la croissance de la production.
La fin de l’URSS a constitué un véritable changement pour les exportations françaises de produits agricoles et alimentaires, car le bloc était un gros importateur de blé. Aujourd’hui, les pays de la Mer Noire sont des concurrents directs sur les marchés traditionnels vers lesquels la France exporte (Maghreb, Égypte et Afrique de l’Ouest). Les plus gros acheteurs de céréales ukrainiennes sont les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qui accaparent plus de 50 % des exportations surtout en orge et en maïs. L’Arabie Saoudite importe à elle seule 61 % de l’orge, l’Égypte et la Syrie préfèrent le maïs et la Tunisie achète 8 % du blé produit en Ukraine. La France pourra-t-elle absorber le choc que constitue le développement rapide de l’Ukraine ? Face à ces pays à bas prix, elle doit faire valoir ces atouts à savoir la qualité et la régularité de ses productions, les performances de sa logistique dont souffre encore l’Ukraine et sa capacité d’innovation pour renforcer ses positions à l’exportation.
Les origines de la compétitivité se trouvent dans les coûts des intrants, dans le matériel et le coût de la main d’œuvre. A l’automne 2009, celui-ci équivalait en Ukraine à 40 tonnes de blé contre 235 tonnes en France. De plus, la dévaluation de la Hryvnia, la monnaie locale, depuis 2008, creuse les écarts en défaveur de la France.
L’agriculture en Ukraine est moins performante qu’en France mais elle est plus rentable. Ceci s’explique par le fait que les coûts de production y sont 4 à 5 moins élevés. En 2008, la hausse des rendements en Ukraine a permis d’abaisser les coûts à 68 €/t et en 2009, les rendements plus faibles ont élevé les coûts à 80€/t, ce qui reste tout de même un niveau très bas. La France connaît quant à elle des coûts de production supérieurs à 140 €/t. Les charges sont également bien moins lourdes en Ukraine qu’en France. Pour le maïs par exemple, elles vont du simple au triple : en France elles sont de 1900 €/ha alors qu’en Ukraine elles sont de 600 €/ha. Les productions ukrainiennes bénéficient de différentiels de coûts de production favorables liés à leur environnement social, à la fluctuation de la monnaie et à une politique environnementale peu contraignante. Le salaire minimum est de 180 €, les loyers sont peu élevés, les impôts inexistants et les consommations intermédiaires faibles. Les tchernozems contenant 3 à 15 % d’humus, de la potasse, du phosphore et des micro-éléments indispensables à la bonne conduite des cultures, permettent de supporter de longues périodes de chaleur comme en 2003 sans avoir besoin d’ajouter d’énormes quantités d’amendements et d’eau et surtout permettent de pratiquer des techniques de cultures sans labour préservant en partie la fertilité des sols. Communément, seuls les légumes et les cultures fourragères sont irrigués en Ukraine.