Les terrains à reboiser peuvent être argileux, siliceux, calcaires, ou formés d'un mélange de ces trois terrains.
Les terrains incultes de l'arrondissement de Wassy, qui ont une étendue importante, et qui, à ce point de vue, doivent surtout faire l'objet de la question à traiter, étant calcaires, nous indiquerons sommairement ce qui conviendrait le mieux pour reboiser les terrains argileux et siliceux.
Dans les premiers, sauf le sapin, les résineux réussissent mal, leur végétation est très lente ; par suite du prompt gazonnement du sol ou du fendillement du terrain en été, les semis et les plantations sont souvent gravement compromis. Les feuillus : chêne, charme, (frêne, quand le sol n'est pas trop mauvais), bouleau et aulne présentent plus de chances de réussite et donnent des produits plus certains et moins lents à obtenir.
Dans les terrains siliceux, au contraire, l'épicéa, à l'exposition du Nord et de l'Est, le pin sylvestre, à toutes les expositions, conviennent parfaitement pour un reboisement. Pour les essences feuillues, le bouleau, le merisier, et, plus tard, le chêne, introduit naturellement ou artificiellement, pourront assurer le repeuplement du sol ; mais, sauf dans un terrain en plaine et de qualité pas trop médiocre, ne donneront pas autant de produit que les résineux et surtout n'amélioreront pas le sol comme eux.
Passons maintenant à la vraie question : le repeuplement de terrains calcaires de médiocre ou mauvaise qualité.
Ces terrains sont presque tous situés dans les mêmes conditions, ils sont ou en plateau ou sur des pentes plus ou moins rapides. Dans le pays on les estime en moyenne 50fr. l'hectare. Si on étudie leur constitution géologique, on voit qu'ils appartiennent aux étages supérieurs du terrain jurassique et notamment au groupe corallien. Le sol est généralement calcaire et peu profond ; la terre végétale fait presque complètement défaut. Ces terrains sont en outre assez éloignés des villages et présentent des accès difficiles ; ils sont souvent situés dans le voisinage des bois et reçoivent la fréquente visite des animaux nuisibles.
Il n'est pas étonnant que les propriétaires de terrains de cette nature renoncent à les consacrer à la culture agricole ; la valeur des engrais déposés dans ces sols, les travaux de préparation et d'ensemencement du terrain seraient loin d'être compensés par les produits obtenus et on se ruinerait vite à un semblable genre d'exploitation.
Mais alors, au lieu de laisser ces terres empiétement improductives, il nous semble qu'un propriétaire soucieux de ses intérêts doit s'efforcer d'en tirer parti et de les soumettre à une culture améliorante.
La culture forestière remplit ce but en tout point et, grâce aux courageux efforts d'hommes intelligents, il est inutile de chercher à démontrer aujourd'hui une vérité à laquelle les résultats obtenus ont donné une valeur incontestable. Nous croyons, toutefois, que pour une question aussi importante il ne suffit pas simplement de poser un principe et de déclarer que la mise en valeur des sols pauvres par le reboisement est une opération utile et avantageuse. Il faut, à notre avis, indiquer les méthodes à suivre, les essences à employer, pour rendre ce reboisement le plus profitable.
Les deux principaux modes de repeuplements artificiels employés sont le semis et la plantation. C'est à la plantation que nous donnerons la préférence, sans toutefois proscrire le semis d'une manière absolue. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue les terrains dont nous nous occupons. Ces terrains sont presque tous situés sur des pentes plus ou moins rapides et dans ces conditions leur préparation pour un semis est un travail toujours difficile et souvent impossible. D'un autre côté, nous considérons le semis comme une opération qui exige des soins encore plus minutieux que la plantation et une expérience qui généralement fait défaut aux particuliers qui s'occupent de travaux de reboisement. La réussite d'un semis résulte, en effet, de circonstances nombreuses et complexes ; elle dépend de la préparation du sol, du choix des graines, de leur mise en terre, des soins apportés à la conservation des jeunes plants et enfin des circonstances atmosphériques qui souvent ne peuvent être combattues. Que de dangers menacent la jeune graine et ensuite le plant naissant ! Ce sont tantôt des rongeurs, tantôt des oiseaux qui viennent compromettre le succès de l'opération, en sorte qu'il faut la recommencer et que souvent un semis qui, au premier abord, semblait devoir se faire à peu de frais, devient plus onéreux qu'une plantation dont il ne donne pas les résultats.
Lorsqu'il s'agit d'exécuter un reboisement, le choix de l'essence à planter présente une grande importance. Chaque essence a, en effet, des caractères particuliers et des dispositions spéciales, qui font qu'elle ne peut être placée indistinctement dans un terrain quelconque et s'accommoder de toute exposition.
Les essences forestières ont été rangées en deux grands groupes, les bois feuillus et les bois résineux. Auquel de ces groupes devons-nous donner la préférence ? Nous choisirons les essences résineuses et notre préférence se fonde sur les motifs suivants:
1° Les bois résineux présentent une réussite plus assurée que les bois feuillus ;
2° Ils fournissent des détritus plus abondants;
3° Les essences résineuses produisent, à surface égale et dans un temps donné, un revenu supérieur à celui des essences feuillues.
Ces principes n'ont, bien entendu, rien d'absolu ; ils s'appliquent aux sols que nous avons en vue, sols incultes, dépourvus de terre végétale et situés souvent sur des coteaux exposés au midi. Quelles sont les essences feuillues qui peuvent réussir dans ces conditions? Est-ce le chêne? — Mais le chêne est une essence à racine pivotante et le soi n'a pas de profondeur. Est-ce le hêtre? — Mais le jeune brin de hêtre est délicat, a besoin d'abri et le sol est complètement découvert. Il faut nécessairement se servir d'essences à tempéraments robustes et à racines traçantes. Les arbres résineux remplissent généralement ces conditions, et parmi eux nous placerons en première ligne le pin noir d'Autriche (pinus laricio Austriaca). Cette essence s'accommode presque de tous les sols et de toutes les expositions ; ses racines sont fortes, traçantes et s'étendent au loin. Le jeune plant est très robuste et ne craint ni le froid ni la chaleur. Dans sa Flore forestière, M. Mathieu s'exprime en ces termes à l'égard de ce conifère : « L'abondance des détritus du pin laricio d'Autriche, particulièrement dans sa jeunesse, et la rapidité avec laquelle ils se transforment en terreau et en humus, en raison de leur consistance charnue et de la fraîcheur qu'un couvert épais maintient sur le sol, le rendent très digne d'intérêt au point de vue agricole. Exploitée à une courte révolution, 20 ans, non seulement une pineraie de celle espèce rapporte un volume de bois de feu considérable, mais elle devient une source permanente de bon engrais, soit qu'on l'enlève pour l'appliquer directement aux terres arables, soit qu'on le laisse s'accumuler et fertiliser le sol, qui, au moyen de ce système d'assolement, devient pendant quelques années propre à la culture agricole, sans qu'il soit besoin d'engrais étrangers ».
A côté du pin noir d'Autriche, on peut placer le pin sylvestre (pinus sylvestris) qui rend aussi de très grands services. Ce pin réussit à toutes les expositions, même en plein midi, et peut venir dans tous les sols. Ses racines sont traçantes ou pivotantes suivant les circonstances et peuvent se- prêter aux exigences de la situation. Cette remarquable propriété rend le pin sylvestre propre à garnir tous les terrains en général.
A ces deux essences, qui peuvent être employées dans tous les sols et qui doivent l'être nécessairement dans les plus mauvais, nous ajouterons l'épicéa (picea excelsa) et de mélèze (larix Europxa). Ces deux résineux, qui se recommandent, le premier par la nature de ses racines et le second par sa croissance rapide dans les premières années et les abondants détritus qu'il fournit, doivent être placés dans les sols un peu frais et aux expositions du Nord et de l'Est.
L'étude comparative des revenus que peut fournir dans un même temps un terrain planté en arbres feuillus ou en arbres résineux offre un grand intérêt. Nous avons dit que dans les mauvais sols les essences résineuses produisent, à surface égale et dans un temps donné, un revenu supérieur à celui des essences feuillues.
Supposons donc un hectare de fertilité relativement moyenne dans lequel ont été cultivé, à l'état de taillis simple les essences feuillues mélangées : chêne, charme, bouleau, et faisons le compte de cette mise en culture.
Nous pouvons détailler la dépense de la manière suivante :

Ce taillis est exploité à 20 ans ; il donne à la première coupe, en supposant le peuplement assez serré, les produits ci-après :

A la deuxième coupe, les produits du taillis seront plus élevés parce que les souches, ayant plus de puissances, auront donné un recru plus nombreux et plus fort.
Voici les produits de la deuxième coupe :

Le compte définitif de la mise en valeur de l’hectare planté en essence feuillues doit alors s’établir comme il suit :
1° Dépences : Début du placement ; Fonds mis en valeur par la plantation, 251fr.
2° Revenus : Pour la première période, ces 251fr. ont donné un revenu résultant de l’exploitation du taillis à 20 ans ; ce revenu est de 270fr. Ces 210fr. sont placés en valeurs mobilières jusqu’à la fin de l’expérience, c'est-à-dire pendant 20 ans à 5%.
Les 251fr. représentant les fonds boisé après la première coupe, restant encore pour la deuxième révolution la valeur du placement forestier ; ils donnent à 20 ans, l’age de la coupe un revenu de 378fr. L’expérience s’arrêtant là, récapitulons le produit en argent de la culture de bois feuillus pendant une période de 40 ans.
Le produit de la première coupe à été reconnue de 270fr. à 5% pendant 20 ans de placement, cette somme donne, capital et intérêts compris 716,60fr.
Le produit de la deuxième coupe, qui a eu lieu 40 après le début de l’opération, a été de 378fr.
Il convient maintenant d’ajouter la valeur u fonds restant boisé que nous devons supposer avoir conservé sa plus-value et que nous porterons 251fr.
A l’expiration de cette période de 40 ans, l’hectare aura donné un revenu total de 1 345,60fr.
Passons maintenant au calcul de la mise en valeur d’un hectare de la même terre au moyen du pin sylvestre.
Le fonds étant le même, sa valeur doit être portée comme d’autre part à 50fr.
La mise en culture entraînera les frais suivants :

Voici ce qu'on peut espérer de cette plantation. A l'âge de 12 ans, on y exécutera un nettoiement, mais les plants n'ayant encore que de faibles dimensions, nous ne tiendrons pas compte des produits obtenus. Nous admettrons la disparition de 5 000 plants par suite de cette opération. A 20 ans, commenceront les éclaircies qui se renouvelleront périodiquement. Supposons qu'à cette époque on abatte 3 000 pins ; ces arbres auront en moyenne 0,35m de tour, nous les estimons 0,10fr. la pièce, ce qui donne une somme de 300fr. A 30 ans, on fera une nouvelle éclaircie, cette fois on coupera 1 200 pins d'une valeur totale de 1 200 fr.
Par la suite de ces différentes exploitations, il restera, à l'âge de 40 ans, 800 pins qui auront en moyenne 0,80m de tour et que nous estimons 2fr 50 l'un ou 2 000 fr. en totalité.
Nous pouvons alors établir de la manière suivante le compte définitif de la mise en valeur d'un hectare planté en résineux :
1° Dépences : Détint du placement ; Fonds et mise en valeur par la plantation: 269 fr
2° Revenus : L'éclaircie faite à l'âge de 20 ans a produit une somme de 300 fr.
Cette somme a été placée jusqu'à la fin de l'expérience, c'est-à-dire pendant 20 ans, à 50% ; au bout de ce temps, elle donne, capital et intérêts compris de 795,01fr.
Le revenu fourni par l'éclaircie, à l'âge de 30 ans, a été de 1 200 fr, mais cette somme n'a été placée que pendant 10 ans ; au bout de ces 10 années, elle devient, capitale et intérêts compris de1 954,32fr. Enfin l'exploitation faite à l'âge de 40 ans a donné une somme de 2 000fr.
A ces différentes sommes, il convient d'ajouter la valeur du fonds qui est devenu infiniment meilleur et plus fertile par suite du séjour des pins pendant 40 ans, nous ne le porterons néanmoins qu'à sa valeur primitive de 269fr.
Ce qui donne un revenu définitif de 5018fr 33
Établissons maintenant la balance entre les deux genres de culture forestière, taillis simple et peuplement de pin sylvestre.
Ce dernier, après la période de 40 ans, pour une première mise de 269 fr., donne en produits de l'exploitation et valeur du terrain 5 018,33fr.
Le taillis simple, après le même temps, a rapporté, pour 251fr. de première mise, la somme totale de 1 345,60fr.
Soit, en faveur du peuplement de bois résineux, une différence ou bénéfice de 3672,73fr.
Ces résultats ne nous semblent pas exagérés et nous espérons que dans un laps de temps relativement restreint ils pourront recevoir la sanction de l'expérience. En effet, quelques grands propriétaires de la contrée ont déjà donné au reboisement des sols incultes une puissante impulsion. Parmi eux, et en première ligne, nous placerons M. Pongny, ancien maire de Doulaincourt, dont les terribles événements de l'année 1870 ont malheureusement abrégé les jours et qui n'a pu survivre à la nouvelle de nos premiers désastres. A force de patience, de démarches, d'achats, et d'échanges de parcelles, M. Poligny est parvenu à réunir cinquante hectares environ d'un seul tenant. Ces cinquante hectares sont aujourd'hui plantés en pins noirs, pins sylvestres, épicéas et mélèzes. Les bois sont âgés de 1 à 17 ans, et sur quarante hectares, au moins, la réussite de la plantation est assurée. Presque tous les peuplements sont d'une belle venue, plusieurs sont à l'état de hauts perchis, et nous avons trouvé quelques mélèzes qui, à 1,30m du sol, mesurent déjà 0,60m de circonférence. Nous regrettons que la haute position que M. Pougny fils occupe actuellement dans l'administration ne lui laisse pas des loisirs suffisants pour continuer l'oeuvre de son père.
Nous citerons encore MM. Guénard de la Tour, juge de paix à Doulaincourt, Bertrand, juge à Châlons-sur-Marne; Bourlon de Sarty, maire de Charmes-en-l'Angle, Barotte, de Brachay, et enfin MM. de Hédouville, d'Éclaron. Les plantations de M. Guénard de la Tour sont situées sur le territoire de la commune de Saucourt, où elles occupent une surface de trente hectares environ, divisés en plusieurs parcelles. Ces plantations ne contiennent que des essences résineuses ; elles présentent une végétation satisfaisante, et les soins intelligents qui leur sont donnés nous garantissent leur réussite. Quant aux plantations de M. Bertrand, elles se trouvent sur le territoire des communes d'Annonville, de Bettoncourt et de Maconcourt ; elles se composent aussi d'arbres résineux et ont valu à leur possesseur une médaille d'argent à l'exposition de Sylviculture faite à Châlons-sur-Marne en 1868. Les résineux de M. Bourlon occupent un espace considérable et ont déjà donné, sous forme de poteaux télégraphiques et autres produits, un rendement très important en argent. Les résineux de M. Barotte, indépendamment de leur belle réussite, ont fait, de la part de leur savant propriétaire, l'objet d'une expérience très curieuse et qui a son importance au point de vue du sol, surtout en permettant de faire venir dans un sol siliceux le pin noir d'Autriche, qui est avant tout l'essence des sols calcaires. M. Barotte a greffé des pins noirs sur des pins sylvestres, et le résultat a donné des sujets très vigoureux offrant, sauf dans leur partie inférieure, tous les caractères du pin noir d'Autriche. Enfin MM. de Hédouville ont exécuté, dans leur propriété de Sommermont, dans un sol présentant de très grandes difficultés de réussite, des reboisements en résineux de la plus grande beauté.
Les exemples donnés et les effets obtenus par les personnes que nous venons de nommer ont déjà produit d'importants résultats. Plusieurs petits propriétaires se sont mis à planter ; on tient aujourd'hui à avoir une friche pour y mettre des arbres verts. Nous espérons que cette coutume prendra racine dans le pays, et nous croyons qu'on ne saurait donner de trop puissants encouragements à ceux qui s'efforcent de l'y implanter. L'émigration continue des ouvriers agricoles vers les villes et les centres industriels est un des grands maux de notre époque, et on ne saurait trop s'appliquer à faire connaître a ces nombreux travailleurs les ressources infinies que présente le sol à celui qui sait en tirer parti.
Parmi les obstacles à vaincre, il en est un qui résulte de l'opinion répandue que les forêts exercent une action malfaisante sur les vignes. Cette objection parait fondée : une vigne gèle plus souvent à côté d'un bois que si elle est isolée, à cause de l'humidité que celui-ci entretient dans l'atmosphère. Mais cette influence ne s'exerce qu'à une certaine distance. Il ne serait pas difficile de la détruire en laissant en friche une bande de terrain d'une certaine largeur entre la partie reboisée et les vignes.